
La question est pertinente et lon pourrait être tenté de répondre rapidement, trop rapidement, oui, bien sûr !
La peur, nous y cédons plus souvent quon ne le croit. Alors que nous sommes objectivement mieux protégés que jadis, notre époque curieusement, semble secréter la peur et désigner périodiquement à lopinion, un ennemi réel ou imaginaire. On a peur de lautre, de létranger, du différent, et même de soi. On a peur de changer, on a peur de lavenir, on a peur de ce que lon ne connaît pas Bref, bien souvent la peur nest que le symptôme de notre incapacité à maîtriser une situation. Rien de très rationnel dans tout cela, mais somme tout, une réalité bien humaine.
Faut-il avoir peur des évangéliques ?
La question reste posée dautant que la présence du Mouvement Evangélique est de plus en plus visible au sein du protestantisme et dans la société. Les protestants-évangéliques, dont on donnera un peu plus loin une définition, en sont une composante non négligeable. En France, ils sont près de 350 000, sept fois plus nombreux quen 1954, sans compter environ 45 000 membres dEglises de diasporas ethniques étrangères, en majorité africaines et caribéennes , mais aussi asiatiques.
Leurs implantations locales, passées de moins de 800 lieux de culte dans les années 70, à plus de 1 800 aujourdhui, éclipsent parfois lancienne présence luthéro-réformée. Certains nhésitent pas, sur la base de ces chiffres, à avancer quun lieu de culte sur deux, relève du protestantisme évangélique.
Dun point de vue sociologique et religieux, les protestants-évangéliques, à quelques exceptions près, sont majoritairement issus de la classe moyenne ou populaire. Ils peuvent provenir dun milieu luthéro-réformé ou catholique, ce qui nest pas sans poser quelques problèmes même si , à lévidence, ces personnes ne revendiquaient nullement leur appartenance et, dans bon nombre de cas, ne manifestaient aucune conviction et pratiques religieuses.
Si lon quitte le territoire français, les chiffres sont encore plus impressionnants puisquon estime quils sont plus dun demi milliard dans le monde. Tous les continents sont touchés par lexpansion de cette version du christianisme. Plus dun quart de la population américaine se rattache à cette mouvance mais lAsie nest pas en reste : 25 % de la population de la Corée du sud est aujourdhui évangélique et le Vatican sinquiète de la croissance du mouvement en Amérique Latine (entre 5 et 20 % de la population totale). Même les Pays de lEst sont touchés : en Russie, les protestants-évangéliques sont, après les Orthodoxes, le groupe religieux le plus important, avant les Catholiques.
Selon lancien secrétaire général du Conseil Oecuménique des Eglises, Konrad Raiser, les évangéliques constituent un des quatre principaux groupes dans le christianisme aujourdhui.
Face à cette profonde mutation, on observe trois attitudes :
Mais alors, qui sont-ils, ces évangéliques ?
Alors que seuls 25 % des évangéliques sont membres de la Fédération Protestante, il est bon de souligner avec reconnaissance les démarches entreprises par son président, en concertation, de plus en plus, nous le souhaitons, avec les autres instances représentatives, Fédération Evangélique et Alliance Evangélique Française. Ces démarches sinscrivent généralement dans le cadre de la défense de la liberté religieuse et sappliquent à tordre le cou aux poncifs et aux clichés. Le protestantisme en a très longtemps fait les frais et il shonore, aujourdhui, de dénoncer, entre autres, les caricatures dont les protestants-évangéliques font lobjet.
Un mot tout dabord sur le terme même dévangélique
Les racines mêmes du mouvement évangélique remontent à la Réforme : selon lexpression dHenry Mottu, de la Faculté de Théologie de Genève, cest un courant, ou une aile historique, du protestantisme. Le mot fait référence, bien sûr, à Evangile mais il est intéressant de noter quil est utilisé, au XVIème siècle par la Réforme, pour exprimer son idéal de retour à la source originelle de la foi. Il a une fonction identifiante et, aujourdhui, il est communément utilisé comme une sorte dappellation contrôlée. Par-là, il faut entendre lexpression dune volonté dune définition relativement précise de la foi, de la pratique et de lidentité chrétiennes dans le sens dun protestantisme orthodoxe, piétiste et congrégationaliste.
Le protestant-évangélique pourtant, même sil est un enfant de la Réforme, ne se définira pas forcément comme tel, de manière spontanée. Tout occupé quil est à vivre le présent, il aura quelquefois du mal à se situer comme héritier dune histoire qui la précédé. Il a souvent rencontré, lui aussi, de lopposition. Dès la Réforme, face au catholicisme, mais aussi en réaction à la réforme protestante (qui rompit avec Rome, mais maintint le principe de lEglise dEtat, selon la fameuse formule : cujus regio, ejus religio) le mouvement anabaptiste se posa résolument en faveur dune Eglise séparée de lEtat et souligna avec force labsolu du choix individuel. (il faut attendre un siècle plus tard pour que ces mêmes principes (liberté de conscience et séparation de lEglise et de lEtat) éclosent dans les colonies américaines (Roger Williams et Quarkers).
Théologie :
Lhistorien britannique David Bebbington a proposé pour décrire cette identité particulière quatre critères commodes. Fondés sur le socle des grands principes de la Réformation (Sola Gratia, Sola Scriptura, Sola Fide), le protestantisme évangélique combine, selon lui, laccent sur :
En combinant ces quatre composantes, on est à peu près sûr de rencontrer un évangélique dont la pratique témoigne dune conception, finalement très moderne, du christianisme en particulier et de la religion en général.
Comme le fait très justement remarquer Sébastien Fath lidentité religieuse, par tradition, apparaît comme une négation de la liberté humaine voulue par Dieu La tradition mécaniquement reproduite est écartée au profit dun attachement de type sociétaire marqué par la libre décision individuelle, la création dune identité propre. On passe dune Eglise imposée à une Eglise choisie, un engagement fruit de convictions personnelles qui poussent les individus à être acteurs. Les Eglises sont des familles choisies, valorisant en leur sein la décision démocratique, jusque dans le choix des pasteurs.
Ces composantes décrites précédemment ne sont pas sans effet. Le protestant-évangélique a pour ambition de vivre un christianisme engagé. La foi chrétienne nest pas vécue comme quelque chose dextérieur, mais comme le pivot autour duquel sarticule son existence. Pour beaucoup, il sagit de vivre pratiquement dune spiritualité qui vient du coeur et qui va au coeur. Cest ce qui explique que les évangéliques manifestent un très grand intérêt missionnaire pour leurs concitoyens. Ils vont à la rencontre des gens pour partager avec eux lEvangile et leur foi. Leur communauté cherche à développer une relation chaleureuse et familière, favorisant laccueil et le soutien. Ils apportent des réponses claires à des questions existentielles, en un temps où la complexité et le manque de clarté sont toujours plus grands.
Bien sûr, on peut leur reprocher leur enthousiasme dérangeant. Bien sûr, on peut ne pas être daccord avec leur lecture de la Bible. Sans doute, certains semblent-ils quelquefois un peu fermés et murés dans leurs convictions. Mais, il faut porter à leur crédit le sérieux de leur engagement, limportance dune spiritualité authentique, le rappel dune vérité essentielle, à savoir lévangélisation comme une mission centrale de toute Eglise. Voilà qui explique quelquefois leur zèle intempestif et qui peut provoquer chez plus dun, de la gêne, voire de lagacement.
Mais, réfléchissons quelques instants :
Alors faut-il avoir peur des évangéliques ?
En revanche, il convient dentendre, de leur part, les questions quils posent.
Stéphane Lauzet
Secrétaire Général de l'Alliance Evangélique Française