
A propos de lanniversaire de la loi 1905
Constat contrasté
Quelques considérations à propos de la laïcité
La laïcité en France se présente sous la forme dun compromis façonné au fil des ans et instaurant un modus vivendi entre lEtat et les religions. La loi fut dabord une succession de modalités négociées et dévolutions opportunes. Cest dabord une décision politique qui se traduit en termes juridiques et sinscrit sur fond de sécularisation et déchristianisation.
Le lien entre laïcité et liberté religieuse nest pas toujours souligné. Pourtant, ces deux notions sont liées, puisque la laïcité, quelquefois, peut entraîner des discriminations.
Trois remarques juridiques et historiques
(Etudes novembre 2005 page 475 et suivantes)
Autrement dit, selon notre auteur, « entre la liberté de conscience et la liberté des cultes, il existe tout un espace social public dont cette liberté a besoin pour sexprimer ».
Ces éléments conduisent à affirmer le lien entre laïcité et liberté religieuse. Déjà, en 1946, Robert Schumann, affirmait que « lEtat a le devoir, alors que la Nation est composée de personnes qui nont pas les mêmes croyances, de permettre à chacun des citoyens de vivre conformément aux exigences de sa conscience. Il en résulte que la doctrine de limpartialité de lEtat à légard des croyances de tous les membres de la Communauté Nationale ne sauraient se concevoir comme une contrainte restrictive ». LEtat nest réellement laïque quà partir du moment où il proclame et protège la liberté religieuse. Cest bien ce quaffirme le Conseil dEtat quand il stipule que «le principe de laïcité implique, nécessairement, le respect de toutes les croyances ».
Autrement dit, et toujours selon Roger Errera, « on peut définir la laïcité de lEtat comme lalliance de la neutralité des services publics, de la liberté de conscience, de la liberté religieuse et de linterdiction de toute discrimination religieuse ».
Pourquoi faudrait-il modifier la loi de 1905 ?
Cette demande émane essentiellement de la Fédération Protestante de France. LEglise catholique et le judaïsme ne la soutiennent pas, arguant du fait que la loi en létat les satisfait pleinement. Pour les raisons que nous allons exposer, la FPF, qui parle plutôt dun toilettage, en précisant demblée que ce ne serait pas la première fois et, quen aucune façon, il ne sagit de toucher aux principes fondamentaux, demande une seule modification concernant larticle 19 où il est proposé de changer « exclusivement cultuel » en « principalement cultuel ».
Mais il faut aussi rendre compte de la thèse soutenue par Michel Onfray, ne serait-ce quà cause du succès que rencontre en librairies son dernier ouvrage, Traité dathéologie, Grasset 2005 (près de 200 000 exemplaires vendus à ce jour). Il note que « désormais, sous prétexte de laïcité, tous les discours se valent Or, tous les discours ne se valent pas ; ( ) on ne doit tolérer la neutralité ». Lauteur se prononce en faveur dune « laïcité post-chrétienne, à savoir athée, militante et radicalement opposée à tout choix de société entre le judéo-christianisme occidental et lislam qui le combat. Ni la Bible, ni le Coran ». Cette invitation à faire de « lEtat le propagateur dune doctrine officielle » conduit René Raymond à dire « quon nest pas loin de la campagne dite des « sans Dieu » autant de lUnion soviétique ».
Il existe donc bel et bien un risque de totalitarisme, dans la mesure où lEtat totalitaire, selon lexpression de Bernard Henri Levy dans la Barbarie à visage humain, est celui qui « laïcise la religion » et met en place non « un Etat sans religion » mais « la religion de lEtat ».
Commentaires
Au cours des siècles, les protestants et les protestants évangéliques ont lutté pour défendre la liberté de conscience et la séparation de lEglise et de lEtat. Faut-il rappeler quau XVIIème siècle, le baptiste Roger Williams fonde lEtat du Rhode Island et le Quaker William Penn celui de Pennsylvanie. Ils sont les premiers dans lhistoire humaine à créer un Etat conçu sur le respect de la liberté politique et religieuse de chaque citoyen. Ces mêmes principes sont repris par les lois françaises de 1789, 18011808 (Concordat et articles organiques) et 1905 (loi de séparation de lEglise et de lEtat). Après des siècles de domination catholique, elles garantissent aux minorités religieuses le droit de vivre librement leur foi. Nous sommes au bénéfice de ces lois.
Cependant, aujourdhui, la situation évolue sensiblement. Nous sommes en présence dune laïcité militante qui tend à instrumentaliser la loi et cherche à accréditer lidée selon laquelle les citoyens qui exprimeraient publiquement leur foi, feraient courir un risque pour la liberté et pour la République. Certains la qualifient de « laïcité de combat ». Dans les faits, elle se traduit par un refus de plus en plus marqué de toute forme dexpression religieuse.
En guise de conclusion provisoire
Les quelques exemples, cités plus haut, témoignent des glissements toujours possibles et des limites mêmes de la loi. Comme le souligne Christophe Sinclair (CNRS - Centre Société Droit et Religion en Europe), dans bien des pays, le XXème siècle a vu la laïcité dériver vers un laïcisme totalitaire. La France a échappé, fort heureusement, à cette dérive. Cela ne veut pas dire pour autant que la situation soit simple. Nous sommes effectivement face à un paradoxe difficile à résoudre. LEtat est incompétent en matière religieuse (cest ce que me semble dire la loi de 1905 quand elle affirme ne reconnaître, ni ne subventionner aucun culte) et, pourtant, il na de cesse dinterférer en la matière puisquil prétend fixer les limites mêmes de lexercice de la religion. Il nous semble, quen loccurrence, lEtat a une vision réductrice de la religion et occulte (volontairement ?) une réalité incontournable : la foi a toujours des conséquences sociales, et ne peut être cantonnée dans la sphère du privé.
La liberté religieuse ne peut se diviser et je vois mal comment nous pourrions interdire telle ou telle pratique, tout en réclamant, pour nous, la liberté la plus totale. Le pouvoir politique nest pas à laise avec cette idée là et, sil reconnaît à chacun la liberté de conscience, il en limite lexpression dans la mesure où lordre public nest pas troublé. La notion est plus que subjective ! Le paradoxe, cest que lEtat, qui se veut séparé du religieux, tente, dans le même temps, de dire à la religion quelles sont les limites quelle na pas à dépasser. La foi est pour lui quelque chose de personnel et donc de privé. Cest là que nous devons être attentifs et nous interroger. Quest ce quune foi que lon cantonne à la sphère du privé ? Sous prétexte de préserver la paix sociale, on est en train de repousser de plus en plus à la marge le religieux. La laïcité est, de plus en plus fréquemment, largument ultime pour empêcher lexpression publique de la foi. Hypocritement, on avoue en catimini que ces restrictions, dont nous pouvons être lobjet, nont de sens que dans la mesure où elles donnent aux politiques la possibilité de refuser telle demande formulée par lIslam ! Pourtant, si lon veut être cohérent, «le principe de laïcité implique nécessairement le respect de toutes les croyances. Dès lors que lEtat abandonne à la liberté de chacun le domaine religieux, il doit accepter le fait religieux tel quil se présente à lui, déterminé par les règles des Eglises et les impératifs de la conscience » (La notion juridique de laïcité Dalloz 1949 page 137). Pourtant, le Conseil Constitutionnel, le 19 novembre 2004, pour la première fois, a «interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour saffranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers»
La question se pose aussi en terme de cohésion sociale. Ce qui est en jeu, cest la volonté de vivre ensemble dans le cadre de la Nation. La diversité fait peur et laccent majeur porté sur lindividualité nous empêche une saine relation avec lautre. Curieusement, chacun veut être soi, mais dans le même mouvement, dénie à lautre le droit à la différence. La manière de traiter la question du voile, en mettant chacun au même niveau, peut paraître sage et raisonnable. Ce néo-manichéisme apaise sans doute notre inquiétude face à une réalité nouvelle. Il nous dispense dune réflexion trop risquée et comble notre refus de penser le nouveau.
Emile Poulat (La solution laïque et ses problèmes, Berg International, 1997, page 54) écrit : «lidéal dune société laïque, ce nest donc pas une parfaite neutralité : elle na pas à concilier des principes, mais des revendications dont chacune, à la limite, menace le principe de son existence. Elle doit établir et maintenir la loi des parties entre elles, à lencontre de tout groupe, de tout individu qui nen veut pas pour soi au nom de la vérité quil professe ou de la liberté quil cultive».
LEdit de Milan, en 313 après J.C., ne déclarait pas autre chose : «il convient à la tranquillité dont jouit lEmpire que la liberté soit complète pour tous nos sujets davoir le Dieu quils ont choisi et quaucun culte ne soit privé des honneurs qui lui sont dus ».
Stéphane Lauzet
Alliance Evangélique Française
Décembre 2005