
Définir le mariage, dans le contexte actuel cest aussi répondre à la question du mariage homosexuel. En effet, si le mariage nest quune simple « reconnaissance sociale de lamour », rien ne semble sopposer à ce quil englobe les unions homosexuelles, comme aussi dautres types d« unions affectives ». Mais si le mariage est, fondamentalement et comme nous le croyons, linstitution qui articule lalliance de lhomme et de la femme avec la succession des générations, lidée même de « mariage homosexuel » apparaît comme étant une contradiction dans les termes.
En droit français, il est notable quun des effets juridiques les plus importants du mariage reste létablissement des droits de la filiation. Comme la fait remarquer le Doyen Jean Carbonnier, « il ne faut pas dabord penser au couple pour définir le mariage, mais aux enfants et à leur rattachement possible et effectif au mari de la mère ( ). Ce qui donne sa portée juridique au mariage, cest ce que les juristes appellent la présomption de paternité légitime ». De même, selon Y. Thery : « à travers l'institution du mariage et celle de la filiation, le droit dessine un ordre généalogique qui inscrit chaque être humain dans sa double lignée, paternelle et maternelle (...) ». Et la sociologue dajouter : « cesser de considérer le mariage comme l'institution de la différence des sexes serait mettre en cause cette articulation immémoriale du couple et de la filiation".
Lidée du mariage homosexuel (largement débattue, ces dix dernières années, en marge des débats parlementaires sur le PACS) a attiré sur elle des critiques de valeurs assez diverses. Mais il en est une à laquelle ont fait écho de très nombreux sociologues, psychologues, philosophes et théologiens : dans une humanité faite d'hommes et de femmes, le lien social fondateur exige un degré minimal d'« exogamie » qu'une relation homosexuelle ne satisfait pas. De ce point de vue, reconnaître le mariage homosexuel serait, pour la société, entériner l'enfermement d'une partie de l'humanité dans sa particularité, ou encourager « l'éclatement du tissu social en une constellation de communautés distinctes et autonomes ».
De plus, la condamnation dont lhomosexualité fait lobjet, dans lEcriture, pèse dun poids important sur la conscience chrétienne. L'homosexualité est répertoriée par les écrivains bibliques dans la catégorie du « péché », non pour dire quelle serait le fruit dun choix volontaire et délibéré, mais pour affirmer trois choses :1) elle s'inscrit en rupture objective avec la vocation que revêt, aux yeux de Dieu, la sexualité humaine 2) elle est placée par l'Evangile de la grâce sous le signe d'une espérance de rédemption ; 3) elle est contrecarrée, dans la vie du croyant, par les fruits de luvre libératrice accomplie par Jésus-Christ.
Cette conviction, en théologie biblique, est étayée par des considérations qui renforcent le souci du « lien social » exprimé ci-dessus. Dans le récit des Origines, déjà, la création de lêtre humain à l'image de Dieu implique une communion dans l'altérité des sexes: c'est "masculin et féminin" que l'homme est « créé à l'image de Dieu » (Genèse. 1:27). La communion de l'homme et de la femme, dans leur différenciation sexuelle, est posée comme un des lieux privilégiés où sincarne la ressemblance de Dieu. Elle est lexpression dun ordre anthropologique fondateur. De même, l'apôtre Paul, au premier chapitre de l'Epître aux Romains (1:18-32), condamne lhomosexualité comme étant, dans le domaine de la sexualité, le corollaire symbolique de ce quest l'idolâtrie sur le plan spirituel: le refus de l'altérité, ou l« amour du semblable », dans leffacement des distinctions créationnelles (cf versets 25 à 27).
De nombreux militants, aujourdhui, refusent cette critique (et le reproche de narcissisme qu'elle peut véhiculer) en objectant que lexpérience de laltérité nest pas absente de la relation homosexuelle.
Mais cette objection nous semble peu convaincante. Nos interlocuteurs ont raison daffirmer que les partenaires homosexuels ne sont pas alter ego lun par rapport à lautre (comme cela a été dit trop souvent). Mais ils ont tort, de notre point de vue, de confondre cette expérience de laltérité avec celle qui se donne dans lhétérosexualité, qui nest pas seulement laltérité des personnes, mais aussi celle des sexes.
Sous léclairage biblique, seule une union hétérosexuelle peut être appelée « couple », au sens profond du terme, dans la mesure où elle unit deux partenaires de natures différentes et intériorise la différence sexuelle comme constitutive de l'union.
Au-delà du problème du mariage et de la sexualité, la question que pose cette revendication est aussi, plus en profondeur, celle de la vocation du droit civil. Du point de vue du christianisme, en effet, le droit ne saurait être réduit à un simple « outil de gestion des désirs privés », prenant passivement acte des évolutions successives des murs et de la société. Jusque dans une société laïque, le droit conserve la vocation de mettre en valeur, par le langage de la loi commune, un certain nombre de distinctions fondamentales, indispensables à la construction des sociétés humaines et des individus qui les composent. Comme la écrit France Quéré, "le droit est fait pour mettre de la clarté dans les faits, et de la hiérarchie entre les valeurs » .
Louverture du mariage à deux personnes du même sexe est souvent présentée, dans largumentaire homosexuel, comme une revendication « anti-discriminatoire », comme un progrès vers les valeurs républicaines d'égalité et de liberté, garantissant à tous, hétéro- et homosexuels, l'accès au "droit au mariage" prévu par l'article 16 de la Déclaration Universelle des Droits de l'homme.
Le débat juridique, sur cette question, est certainement plus complexe quil ny paraît, comme en témoignent les évolutions les plus récentes du droit français ou celui des autres pays européens. Mais il est important de rappeler que la Cour Européenne des Droits de l'Homme, antérieurement, na pas admis que le couple homosexuel puisse être protégé au titre du "droit au mariage", défini comme le droit de contracter alliance avec un individu du sexe opposé. A ses yeux, un véritable « saut qualitatif » sépare la protection de l'individu homosexuel (contre les discriminations qui pourraient être liées à ses murs) et la reconnaissance légale du couple homosexuel en tant que tel. Le droit social na pas été confondu avec le droit des personnes.
Un des aspects les plus préoccupants de ce débat, aujourdhui, cest le fait que la recherche de l'égalité soit devenue, pour beaucoup, synonyme d'effacement des différences, et que la lutte antidiscriminatoire soit confondue avec ce que certains ont appelé un « culte de l'indistinction » ou une « passion de désymbolisation ». En théologie biblique, une des caractéristiques du péché qui conduit les hommes à la mort nest-elle pas détablir des confusions là où la Parole de Dieu a établi des distinctions ?
Pour la société occidentale, une chose est daplanir les difficultés pratiques que peuvent rencontrer des personnes qui ne peuvent se marier, mais autre chose est de vouloir jouer de la force symbolique de la Loi pour institutionnaliser une équivalence entre couples hétéro- et homosexuels qui impliquerait la négation des distinctions nécessaires à la constitution et à l'épanouissement du lien social.
De tout temps, au sujet du mariage, les morales séculière et chrétienne ont été en décalage et en conflit, demain peut-être plus encore quaujourdhui. Puisse lEglise chrétienne, en France, dans les débats qui souvrent devant elle, conserver le discernement et le courage de son apostolat. Nous lespérons en particulier du protestantisme, qui, de notre point de vue, a souvent manqué de vigilance dans le domaine matrimonial, par un attachement trop aveugle à linstitution du mariage civil.
Que, dans la cité des hommes, la notion chrétienne du mariage, infiniment plus riche en promesses et en exigences, reste toujours la norme et la référence du témoignage de lEglise, travaillant au plus large respect de l'institution matrimoniale dont le Seigneur a ordonné "qu'elle soit honorée de tous" (Hébreux 13:4) !